Le film "Napoléon" réalisé par Ridley Scott est rempli de défauts, mais il a le grand avantage de relancer le débat sur le héros le plus divisif de notre histoire. De plus, il remet en question les opinions préconçues, ce qui est très stimulant.
Par Pierre de Gasquet
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Et qu'en est-il du Code civil dans cette histoire ? Peut-on simplement ignorer des parties importantes de notre monument national par excellence, même si c'est pour en faire un film biographique stylisé de 2 heures et 38 minutes ? Les plus prudents soutiennent qu'il faut attendre la version longue de 4 heures et 30 minutes sur Apple TV + !
Selon les rumeurs, le célèbre critique Michel Ciment n'a pas apprécié le film « Napoléon » réalisé par Ridley Scott. Il s'agit d'un des derniers films qu'il a visionnés avant de décéder. Il n'a jamais été un grand admirateur du cinéaste britannique, à part pour son premier film brillant « Les Duellistes » sorti en 1977. Il n'est pas le seul à avoir ignoré ce « livre d'images » qui raconte rapidement la vie du jeune caporal de 1793 jusqu'à sa mort à Sainte-Hélène en 1821.
Certains spécialistes de l'histoire ont été déçus voire choqués. Il y a trop d'inexactitudes concernant l'exécution de Marie-Antoinette, la campagne d'Egypte ou la bataille d'Austerlitz… Bien qu'il ait été surpassé par le dernier film Disney, le film "Napoléon" de Scott a quand même dépassé le million de spectateurs en France et a largement dominé les classements américains et britanniques pendant deux semaines.
Le genre du « biopic » est difficile. Même le film « Lawrence d'Arabie » réalisé par David Lean en 1962, qui est considéré comme un chef-d'œuvre dans ce genre, a été critiqué par les historiens pour sa représentation romantique exagérée de l'agent secret passionné de l'Orient.
Dans ce cas, Ridley Scott a choisi d'explorer la vulnérabilité du Grand Homme, son amour passionné pour Joséphine, qui est à la fois sa muse et sa faiblesse. Ainsi, le héros de la campagne d'Egypte devient principalement connu comme le "cocu des pyramides". La psychanalyse prend le dessus sur les événements historiques.
Il n'est pas surprenant que le directeur de la Fondation Napoléon, l'historien Thierry Lentz, considère cela comme une interprétation erronée de la force motrice du stratège militaire. Le véritable mérite de Ridley Scott réside dans sa capacité à relancer le débat sur la célèbre théorie hégélienne des grands hommes : leur capacité d'innovation, leur soumission aux passions…
Dans l'interprétation de Scott, le personnage de Napoléon n'est pas représenté en statue ni sacrifié, mais il est rendu plus humain. Joaquin Phoenix incarne de manière troublante l'Empereur, le dévoilant dans toute sa nudité, à l'image de la sculpture de Napoléon désarmé de Canova, située au pied du grand escalier d'Apsley House à Londres.
Voici également une critique de "Napoléon" réalisé par Ridley Scott, qui met en évidence la fuite en avant du personnage principal.
L'un des moments les plus magnifiques du film est la bataille d'Austerlitz, qui est à la fois très fidèle à la réalité et très modifiée. Cette scène illustre parfaitement le fossé inévitable entre les attentes des historiens et l'approche artistique d'un réalisateur, qui admire énormément David Lean et Kurosawa, et qui a toujours oscillé entre les fresques historiques et les visions futuristes.
En réalité, Napoléon, qui est un tacticien exceptionnel, a pour but de faire semblant d'avoir moins de soldats afin de mieux piéger les troupes austro-russes qui se trouvent sur le plateau de Pratzen.
C'est la stratégie la plus brillante de Napoléon : il attire les forces ennemies sur le terrain qu'il a sélectionné afin de les désorganiser. Pris de peur, les Autrichiens s'enfuient et certains se noient dans le lac de Satschan et les étangs de Telnitz, qui sont bombardés par les canons français.
Une vieille dispute
On reproche à Scott d'avoir exagéré la débâcle et la noyade des chevaux des troupes ennemies sous le feu des canons pour faire du lac gelé le point central de la victoire d'Austerlitz. En réalité, seuls une dizaine de cadavres russes auraient été repêchés. Cela ne représentait pas grand-chose ! Cette querelle est ancienne : Jean-Baptiste Barrès, fidèle officier de la garde impériale, l'évoquait déjà dans ses mémoires publiées en 1923 par son petit-fils Maurice Barrès. Il parlait de "12 000 à 15 000 hommes qui se sauvaient en courant sur une glace fragile et qui se sont presque tous abîmés en même temps…"
Abel Gance, réalisateur de renom, a également mis en avant la scène du lac gelé dans son film personnel "Austerlitz" de 1960. Ce film est sorti plus de trente ans après son célèbre "Napoléon" de 1927, qui avait une durée de sept heures.
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Tout comme dans le roman "Guerre et Paix" de Tolstoï, Ridley Scott présente sa propre interprétation des guerres napoléoniennes et sa version de la retraite de Russie. Bien qu'il néglige certains aspects du personnage, le réalisateur britannique, dont le père a été en contact avec Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale, crée quelques scènes remarquables telles que la prise de Toulon, l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire où Bonaparte obtient le soutien décisif de Barras, ou encore le coup d'État du 18 Brumaire.
Malgré ses omissions volontaires, ou plutôt grâce à celles-ci, l'une des principales qualités du film "Napoléon" de Scott est qu'il nous encourage à nous replonger dans l'étude de la grammaire des guerres napoléoniennes qui ont précédé et annoncé les guerres modernes. On peut cependant regretter que le film ne traite pas de manière approfondie de l'horrible bilan humain (contesté) des "3 millions de morts", se contentant d'un simple panneau dans le générique de fin.
Cependant, l'ennemi le plus redoutable du film d'auteur, tout comme pour le roman historique de grande envergure, demeure la conformité aux normes académiques. Il est rare qu'un film historique ait suscité autant de discussions sur les lacunes et les faiblesses du grand stratège militaire et la tentation constante de "napoléoniser" le pouvoir depuis le 18 Brumaire.
Le film "Napoléon" de Scott ne suit pas les tendances actuelles et n'est pas anti-français. Son principal mérite est de remettre en question les idées établies et de briser les barrières. Le réalisateur se défend habilement en refusant de se justifier. Les erreurs intentionnelles ne sont plus considérées comme des erreurs, mais comme des transformations volontaires, tout comme le portrait du Pape Innocent X de Bacon diffère de celui de Vélasquez. Parfois, l'infidélité peut aussi être une manière de témoigner de son amour.
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