En période de crises et de conflits, les entreprises responsables sont-elles à la hauteur ? Avec les guerres en Ukraine et en Israël, les entreprises occidentales sont de plus en plus pressées de se débarrasser de leurs biens et de prendre position en fonction de leurs engagements en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Ceci souligne l'émergence d'une nouvelle forme de responsabilité géopolitique. Cependant, il est important de savoir quelles sont les limites de cette responsabilité, envers qui elle s'applique et où elle trouve ses limites.
Par Anne Drif
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Des entreprises telles que Auchan, Veolia et Vinci sont sommées de quitter la Russie, tandis que Bonduelle est critiqué pour son prétendu soutien alimentaire à l'armée russe. Depuis le 7 octobre en Israël, Carrefour est accusé de soutenir les soldats de Tsahal, tandis que L'Oréal, AXA et Danone sont mis à l'écart au Maghreb. Ces boycotts et appels au départ d'entreprises se répandent même jusqu'en Asie.
Que cela leur plaise ou non, les entreprises sont obligées de rendre des explications sur leurs décisions "géopolitiques", qu'elles soient réelles ou supposées, telles que leur choix de vendre ou de rester dans une zone de conflit. Qu'il y ait des sanctions ou non.
Selon Aurélien Lambert, enseignant affilié à Science Po et responsable de la sécurité chez Egis, les entreprises ne peuvent plus se cacher derrière l'approche libérale traditionnelle qui les considère comme des acteurs apolitiques, en raison du retour des blocs géopolitiques. Elles doivent désormais jouer un rôle actif dans cette recomposition des relations internationales et réévaluer leur stratégie en conséquence.
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Il est nécessaire de mettre en place un nouveau concept de "responsabilité géopolitique". Celui-ci émerge du déclin du "capitalisme des actionnaires" (qui se concentre uniquement sur les actionnaires) et de l'essor du "capitalisme des parties prenantes" (qui prend en compte les différentes parties prenantes de la société), suite à l'évolution de la responsabilité sociale des entreprises (RSE).
Lafarge a été un exemple frappant de rappel à l'ordre. Alors que toutes les autres entreprises, de Shell à Total, avaient quitté la Syrie en 2011, Lafarge est resté seul. Cependant, le cimentier a admis sa culpabilité dans le financement du terrorisme.
"En offrant ses biens gratuitement aux Russes, aux oligarques, on prend parti." Ne rien faire, c'est déjà prendre position. "En restant en Russie, les entreprises contribuent indirectement à renforcer l'attaque contre l'Ukraine, selon les propos de Bennett Freeman, un conseiller américain auprès d'institutions et de multinationales, défenseur du concept de 'responsabilité géopolitique'. En payant des impôts au gouvernement, elles financent les efforts de guerre."
« Cela donne l'impression que tout se déroule comme d'habitude », proteste cet individu qui a travaillé chez GE et a occupé différents postes au sein du gouvernement Clinton. Certains produits peuvent être utilisés pour soutenir les activités militaires et vos employés peuvent être déployés sur le terrain.
Il est nécessaire de choisir son camp, mais lequel choisir ? Dans le contexte d'une approche responsable, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a déclaré en mars 2022 qu'il ne pouvait pas quitter la Russie d'un seul coup. Il a expliqué : "Je ne suis pas prêt à donner nos actifs gratuitement aux Russes, aux oligarques. Cela irait à l'encontre des sanctions. Je ne les donnerai pas gratuitement à Monsieur Poutine. C'est ce que cela signifierait si nous partions aujourd'hui." Résilier son contrat de production de GNL l'obligerait à verser des dizaines de milliards de dollars de pénalités aux Russes sans recevoir de livraison, alors même que les Européens ont décidé de continuer à en importer.
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Selon Sylvie Matelly, directrice de l'Institut Jacques-Delors, la décision de partir ou de rester n'est plus pertinente aujourd'hui. Les entreprises doivent maintenant établir leur propre stratégie en matière de relations internationales.
En temps de guerre, les entreprises peuvent également être considérées comme des « Port Flag », c'est-à-dire des drapeaux navals associés à l'armée, utilisés à des degrés différents par les parties en conflit. Une réponse binaire ne peut donc pas suffire pour décrire cette réalité complexe.
Selon un conseiller de groupes opérant au Maghreb depuis le 7 octobre, les campagnes de boycott anti-françaises sont soutenues par des mouvements religieux extrémistes, dont les actions servent les intérêts de certains États. Ces attaques visent à nuire à la réputation de certaines entreprises, dans le but de favoriser leurs concurrents locaux sur le plan politique ou économique. En Russie, une rumeur circule sur une liste d'entreprises occidentales pouvant être nationalisées, notamment après l'expropriation de Danone au profit du clan tchétchène, et la saisie d'un champ pétrolier germano-autrichien par le Kremlin mercredi dernier.
Selon Pierre-Marie de Berny, fondateur du cabinet Vélite, les entreprises françaises jouent un rôle essentiel dans la souveraineté économique de la France, étant donné que la France est la cinquième marque pays au monde. Le cabinet Vélite classe une quarantaine de grandes entreprises françaises, telles que Safran et Orange, en fonction de leur contribution à la politique économique extérieure et de leur exposition internationale.
Patrick Pouyanné a déclaré que l'émir du Qatar le considérait comme un symbole de la France, même s'il n'a pas d'actions de l'État. En s'associant avec d'autres concurrents, il cherche également à bénéficier du soutien d'un membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU et de sa capacité à déployer sa force militaire.
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Est-ce que les entreprises doivent agir comme une version alternative du ministère des Affaires étrangères ? C'est loin d'être certain. Selon un professionnel de l'industrie de défense, la relation la plus importante est celle de fournisseur aux gouvernements clients.
La société pétrolière qui extrait les ressources des pays indépendants n'a pas le choix. L'Arabie saoudite et le Qatar, qui sont sunnites, étaient initialement opposés au retour de l'Iran en 2016, mais ont finalement été convaincus que cela garantissait sa fiabilité. TotalEnergies se finance principalement en dollars à hauteur de 90 %, et si elle devait suivre une politique étrangère, celle des États-Unis face à la menace de sanctions serait la plus importante.
Jusqu'où peut-on aller avec cette responsabilité géopolitique "libre" ? Elon Musk a pris cette responsabilité à l'extrême. Salué comme un sauveur par un commandant militaire ukrainien – "Sans Starlink, nous aurions perdu la guerre", a déclaré ce dernier – le milliardaire a ensuite été accusé d'avoir empêché une attaque ukrainienne contre une base navale russe en refusant d'activer ses satellites. Il a réagi en disant : "Si j'avais accepté leur demande, SpaceX aurait clairement été complice d'un acte de guerre majeur".
Les conflits qui se déroulent loin des pays d'origine des entreprises leur permettent d'opérer dans des zones floues. Cependant, les parties prenantes d'une entreprise ne seront jamais les mêmes que celles d'un État. Patrick Pouyanné rappelle cependant que nous ne remplaçons pas les États pour déterminer si un pays est fréquentable. En temps de guerre ouverte, la question ne se pose plus : l'État intervient.
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