Au cœur de Tokyo depuis plus de deux décennies, Karyn Nishimura-Poupée, une journaliste, raconte la réalité cachée derrière l'apparente tranquillité du Japon. Elle dépeint une société en apparence équilibrée, mais qui est en réalité étouffée par ses tendances conservatrices.
Par Yann Rousseau
Ré
Pour synthétiser le Japon, Karyn Nishimura-Poupée utilise, dans la conclusion de son récent ouvrage, une affirmation du célèbre réalisateur Hayao Miyazaki, exprimée lors d'une conférence de presse en 2015. Selon lui, les Japonais sont des individus destinés à vivre en harmonie sur une île, en cultivant du riz et en étant entourés d'eau. Ce diagnostic reflète la vision du cofondateur du Studio Ghibli.
Dans son livre intitulé "Japon, la vérité dissimulée de la perfection", la journaliste qui est basée à Tokyo et travaille pour "Libération" et Radio France, raconte l'histoire d'un pays qui se trouve souvent en marge du reste du monde et qui prétend vouloir s'intégrer dans la mondialisation, mais sans succès.
Après son arrivée dans l'archipel à la fin des années 1990, Karyn Nishimura-Poupée admet qu'elle apprécie encore aujourd'hui certains avantages de cet écart culturel. Dans plusieurs pages, elle met en avant le bonheur d'élever ses deux enfants dans une société sûre, avec peu de criminalité, globalement harmonieuse et qui offre des services de qualité exceptionnelle tant dans le secteur privé que public. Les métros sont toujours ponctuels et propres, les fonctionnaires sont dévoués, il n'y a ni grèves ni voitures brûlées. De plus, il y a une richesse culturelle remarquable. C'est presque un niveau de civilisation suprême.
Cependant, selon l'auteure, ce décalage se produit souvent dans une souffrance silencieuse. Les Japonais vivent sous pression afin de se conformer et de s'intégrer parfaitement à la société. Ils obéissent et apprennent dès leur enfance à rester silencieux. Selon Karyn Nishimura-Poupée, le système scolaire japonais a tendance à façonner des enfants tous semblables, avec les mêmes compétences, afin qu'ils deviennent de bons candidats pour des postes dans les entreprises et des citoyens dociles à la fin de leur scolarité, prêts à être façonnés.
Le Japon a réussi le prodige d'avoir une population aussi soumise que dans un régime totalitaire, mais sans recourir aux méthodes dictatoriales.
Dans les écoles japonaises, les connaissances de base, le respect de l'autorité et l'ordre sont enseignés de manière parfaite. Cependant, selon la journaliste, l'esprit critique et la contestation sont très limités. Elle voit ce formatage comme la cause des nombreux problèmes de la société japonaise. Elle souligne que le Japon a réussi à avoir une population aussi obéissante que dans un État totalitaire, mais sans recourir aux méthodes de la dictature.
Ce conditionnement maintient un système patriarcal persistant où les hommes, souvent âgés, continuent d'occuper tous les postes de pouvoir. En montant dans la hiérarchie au Japon, il y a de moins en moins de femmes, résume-t-elle. La chambre basse élue en 2021 ne compte pas plus de 10 % de femmes. De plus, parmi les 3 831 entreprises cotées à la Bourse de Tokyo, 45 % n'ont aucune femme dans leur comité de direction en 2021.
Ce groupe de vétérans, qui détient notamment le contrôle du parti au pouvoir, le PLD, depuis de nombreuses années, déteste le changement. Que ce soit en politique, en entreprise ou dans la société en général. Le mouvement #MeToo n'a jamais vraiment pris de l'ampleur, la peine de mort est maintenue sans aucun débat, l'immigration est refusée, il n'y a aucune loi pour protéger les droits des LGBTQI +, le mariage homosexuel n'est pas autorisé et les pratiques judiciaires sont dépassées.
La presse joue un rôle central dans la promotion du conservatisme
Dans d'autres pays démocratiques, les médias dénonceraient ces retards ou ces injustices. Cependant, selon Karyn Nishimura-Poupée, la presse est devenue un pilier du conservatisme au Japon. Les journalistes japonais se voient comme les porte-parole des différents pouvoirs en place. En effet, selon la correspondante de « Libération », les articles sont rarement initiés par un fait de société, une injustice ou une prise de parole différente, mais proviennent plutôt des gouvernements, des entreprises, des organismes ou des personnalités influentes.
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Elle exprime sa déception envers le journalisme pratiqué dans la presse quotidienne japonaise, qui reste majoritairement axé sur les annonces. Elle partage ensuite son irritation lors des conférences de presse où les "kisha clubs", des regroupements de journalistes issus de différents médias, sont constamment attachés à chaque grande entreprise, ministère ou administration.
Les membres du "kisha club" ont la possibilité de se partager les premières questions, qui sont toujours communiquées à l'avance, ou de se mettre d'accord pour divulguer de fausses informations. Cette collusion inappropriée permet aux différents pouvoirs d'éviter les questions gênantes sur les scandales, les mauvais résultats financiers ou les échecs stratégiques. Les journalistes du kisha club n'osent jamais s'opposer à l'institution qui les fournit en "informations".
La journaliste remarque avec satisfaction qu'elle-même, étant très à l'aise en japonais, un petit groupe de journalistes indépendants commence à avoir le courage de remettre en question le système, dans l'espoir de faire pression sur le pays afin qu'il envisage quelques changements un jour.
Titre du livre: Japon, une vision différente de la perfection
AUTEUR: Karyn Nishimura-Poupée. Maison d'édition Tallandier, 352 pages, prix: 21,50 euros.
Yann Rousseau (Journaliste basé à Tokyo)
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