Point de vue | Gestion : combiner performance et responsabilité sociale
Selon Patrick d'Humières, le management actuel ne tient pas compte des problématiques externes liées à la société ou à la planète. Il préconise une approche de gestion qui intègre à la fois la performance économique et les enjeux sociétaux.
Par Patrick D'Humieres (Co-fondateur de Eco-Learn)
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Mon nom est Patrick D'Humieres et
Notre économie repose sur un ensemble de connaissances en gestion qui est devenu dépassé lorsqu'il s'agit de faire des entreprises et des organisations des acteurs responsables au centre de la nouvelle géopolitique. En effet, la fragmentation actuelle va obliger les entreprises à choisir entre la solidarité avec les régimes démocratiques ou les régimes autoritaires, entre un capitalisme démocratique ou un capitalisme d'État, comme le dit Martin Wolf. Cependant, elles sont actuellement uniquement conditionnées à rendre des comptes à leurs actionnaires en ce qui concerne leur performance.
Le management actuel ne tient pas compte des défis externes tels que ceux de la société ou de l'environnement. En conséquence, son efficacité remarquable entraîne des conséquences négatives qui n'ont pas été reconnues ni prises en compte, car seuls les effets positifs apparents ont été considérés, contribuant ainsi au développement humain qui est à la base de la légitimité et du succès de l'économie de marché.
En réalité, le management moderne a été créé aux États-Unis afin de réduire au maximum les coûts de production et d'atteindre un maximum de consommateurs. Dans son dernier essai sur la philosophie de l'Histoire, Amin Maalouf considère même cette capacité innovante à produire pour le plus grand nombre comme l'un des succès civilisationnels de l'Amérique. Cependant, l'approche managériale en est venue à être une fin en soi ; la maximisation du profit final a pris le dessus sur toutes les autres considérations intermédiaires, qui sont réduites à de simples variables d'ajustement, telles que la gestion sociale, l'exploitation de la nature, la fiscalité, etc. Cela est même devenu un modèle idéologique sur lequel de nombreux intellectuels ont réfléchi à sa contribution relative et insuffisante au bien commun.
La progression de la connaissance humaine peut entraver le progrès des sociétés contemporaines si elle ne parvient pas à dépasser ses propres performances et à reconnaître qu'il existe un principe supérieur à l'intérêt de l'organisation, à savoir l'intérêt de la société dans laquelle elle opère. Il est essentiel de donner la priorité à des objectifs universels à long terme qui bénéficient à la société dans son ensemble, plutôt que de se concentrer uniquement sur un développement personnel.
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Aujourd'hui, le style de gestion américain lutte pour rester fidèle à sa vision initiale et refuse d'admettre que "dans un monde qui perd, il ne peut y avoir d'entreprises qui gagnent". Le style de gestion "rhénan", quant à lui, se distingue par une plus grande considération envers les autres parties prenantes, mais donne l'impression de perdre en efficacité et en compétitivité au profit de la bureaucratie et des bonnes intentions. En réalité, la gestion se transforme sous l'impact des enjeux mondiaux, mais la communauté économique résiste à cette adaptation par peur d'entrer dans un domaine qu'elle ne maîtrise pas encore, et à cause de son refus d'accepter que le gain ne peut être que collectif.
La vision américaine de la liberté d'entreprendre, qui met l'accent sur l'individualisme, est en opposition avec la vision européenne dite "durable". Cette dernière cherche à promouvoir l'idée que les résultats sociaux, environnementaux, de bonne gouvernance et économiques d'une organisation sont indissociables. Cette différence de perspectives crée une division au sein de la sphère financière et met les dirigeants d'entreprise dans une position délicate.
Cependant, elle se manifeste dans la nouvelle génération d'entrepreneurs des deux côtés de l'Atlantique, qui sont soucieux de créer un impact positif grâce à leur créativité technologique. Cela pose des problèmes aux régulateurs car les autorités ont peur de décourager les investisseurs en leur imposant des contraintes qui pourraient être perçues, à tort ou à raison, comme une diminution des rendements ou une évasion fiscale.
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L'Union Européenne a pris une position mitigée en encourageant la transparence de "la finance durable" (CSRD) tout en accélérant les normes et les cadres écologiques. Cependant, ce modèle en développement peine à convaincre car il n'a pas encore trouvé ses leaders et n'est pas suffisamment valorisé. Ainsi, un débat important se déroule actuellement, qui ne devrait pas être réduit à de simples questions financières ou économiques sophistiquées.
Les autorités hésitent à imposer fermement un cadre de "gestion sobre", car il est encore peu compris, peu soutenu et en phase de recherche de concepts et d'outils. Cependant, il est difficile de comprendre pourquoi les dirigeants économiques et financiers restent attachés aux avantages du système précédent, sans prendre les risques liés au nouveau système, même s'il est d'intérêt public et inévitable pour tous.
Chaque responsable actuel devrait adopter une approche de gestion qui intègre à la fois la performance économique et la performance sociétale. Ce choix responsable permettrait de mieux relever les défis liés au climat, à la biodiversité planétaire, à la réduction des inégalités et au respect des droits humains et sociaux universels. Cette approche devrait être présentée devant le Conseil, les actionnaires, les salariés ainsi que les clients ou fournisseurs.
Les sociétés ont maintenant un rôle géopolitique et doivent faire face aux conséquences qui en découlent ; seule l'économie sociale de marché garantit la liberté d'entreprendre. Si elles ne réalisent pas rapidement cette responsabilité, en se réfugiant derrière une neutralité confortable et en laissant aux citoyens et aux élus le soin d'établir des contraintes, elles se retrouveront bientôt dans un monde autoritaire et peu durable qui leur demandera bien plus que des explications.
Patrick d'Humières exerce les fonctions d'enseignant et de conseiller. Son dernier livre publié s'intitule "Entreprise et géopolitique" et a été édité par Dunod.
Patrick d'Humières est le nom de la
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