Alice Guy, une figure importante mais souvent méconnue du début du cinéma
LES FEMMES PRODUCTRICES DE CINEMA (1/5) // Après avoir travaillé comme assistante de Léon Gaumont à seulement 21 ans, cette pionnière a réalisé ce qui est considéré par certains comme le premier film narratif de l'histoire : « La Fée aux choux ». Malgré avoir été oubliée pendant longtemps, cette femme qui a écrit des scénarios, réalisé des films et produit des œuvres est maintenant reconnue à tel point qu'une statue en son honneur a été érigée dans la Seine lors de l'ouverture des Jeux olympiques.
Écrit par Isabelle Lesniak
La question de savoir qui a créé le premier film de fiction à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle divise les spécialistes. C'est à ce moment que Georges Méliès expérimente l'effet de l'accéléré, un élément clé pour le développement du cinéma. Au départ, le cinéma n'était pas considéré comme un art, mais plutôt comme une simple distraction dans les foires ou les cafés-concerts.
En cette même année, Alice Guy, âgée de 21 ans et travaillant comme secrétaire chez Gaumont, réalise ce qui est considéré par certains comme le premier film scénarisé de l'histoire : « La Fée aux choux ». Ce court métrage de 1 minute 10 secondes (ou « de 25 mètres », comme le précise l'auteure) revisite de manière malicieuse le thème de la naissance des bébés, en les situant non pas dans des roses, mais dans un agencement de choux au sein d'un décor très imagé, agrémenté d'accessoires en plâtre et de costumes faits maison. Il s'agit là d'une véritable révolution. Selon la préface de son autobiographie, « La Fée-Cinéma », Alice Guy, habillée d'une robe, d'un chapeau, de bottines, d'un corset et de gants en dentelle, donne pour la première fois des instructions à une actrice devant une caméra, lui demandant de se baisser et de cueillir un chou qui, lors du montage, révèlera un bébé.
Créativité et utilisation efficace des ressources
Six ans après, Méliès produit son premier film de fiction qui connaît un succès mondial : "Le Voyage dans la Lune". Ce film au budget important (10,000 francs, une somme énorme à l'époque) raconte en treize minutes l'histoire fantastique de six astronomes envoyés dans l'espace, avec des décors riches et des costumes sophistiqués. De son côté, Alice Guy opte pour un sujet moins ambitieux mais compense avec une utilisation efficace des ressources et une perspective féminine sur le corps. Jusqu'à sa mort en 1968, elle mettra en avant des questions sociétales dans ses projets en tant que scénariste, réalisatrice et productrice. Son travail traite des femmes et des migrants, incluant le premier film entièrement joué par des acteurs noirs : "A Fool and His Money", réalisé en 1912 aux Etats-Unis.
Le film intitulé "La Fée aux choux" a été réalisé en 1896.
Pourquoi le nom d'Alice Guy a-t-il été oublié par l'histoire au profit de ses contemporains tels que les frères Lumière, Méliès et Louis Feuillade, qui étaient son assistant et son complice ? Certains pourraient facilement la considérer comme une victime du patriarcat, qui aurait délibérément cherché à la rendre invisible en raison de son sexe. Cependant, selon le critique Jean-Michel Frodon dans « Le Cinéma à l'épreuve du divers », l'histoire d'Alice Guy a été racontée mais pas vraiment écoutée. En 1955, grâce aux efforts de Louis Gaumont, d'Henri Langlois et de la Cinémathèque, elle a été honorée de la Légion d'honneur. Dans les années qui ont suivi, alors qu'elle vivait à Bruxelles avec sa fille, elle a été interviewée par des historiens du cinéma et des journalistes de la télévision ainsi que de la RTF.
Enfin, dans le contexte actuel, la "réalisatrice oubliée" est en train de retrouver sa place. Avec l'avènement du mouvement #MeToo, de nombreuses femmes, en particulier des réalisatrices, s'intéressent à son parcours et souhaitent la mettre en lumière. Sidonie Dumas, directrice générale de Gaumont, la plus ancienne société de cinéma en activité dans le monde, se réjouit de cette réhabilitation. Après avoir été oubliée en raison d'une fin de carrière tumultueuse, Alice Guy est désormais à la page, au point d'être représentée lors de la cérémonie d'ouverture des JO aux côtés de statues dorées de femmes méconnues émergeant de la Seine. Parmi les œuvres inspirées par Alice Guy, Catel & Bocquet publient un roman graphique très documenté. Après avoir exploré la vie d'Olympe de Gouges, Kiki de Montparnasse ou Joséphine Baker, le duo ne pouvait pas passer à côté du destin incroyable de la pionnière française du cinéma.
Son parcours professionnel n'était pas facile, même si au début, le cinéma offrait des opportunités à des passionnés novices et des innovateurs. Ce n'est que quelques années plus tard que l'industrie du cinéma s'est véritablement professionnalisée, surtout aux États-Unis, où une industrie s'est développée d'abord dans le New Jersey puis à Hollywood. Alice Guy admet que sa jeunesse, son expérience et son genre étaient des obstacles dans son chemin vers le succès dans l'industrie cinématographique, comme elle le raconte dans son livre "La Fée-Cinéma".
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Malgré son amour pour le cinéma, la passion de la protagoniste pour cet art est complexe. Originaire de Saint-Mandé et née en 1873, elle est la fille d'un libraire qui a fait fortune au Chili avant de tout perdre. Selon la journaliste et réalisatrice Claire Clouzot, elle aurait dû rester une jeune fille élevée au couvent, protégée par sa grand-mère, et vivre une vie sage aux côtés d'un homme respectueux en écoutant de la musique classique.
En raison de problèmes financiers, elle doit commencer à travailler tôt. Elle décide d'apprendre la sténodactylographie, un métier généralement réservé aux hommes à cette époque. En 1895, elle est embauchée au Comptoir de la Photographie, une entreprise spécialisée dans la fabrication d'appareils photo. Léon Gaumont, alors âgé de 29 ans, est l'un des dirigeants de l'entreprise avant de la racheter. C'est lui qui offre une opportunité à sa secrétaire, qui avait gravi les échelons rapidement grâce à son courage.
Avancées technologiques
Elle assiste de près à la découverte des premières créations des frères Lumière : le film du train arrivant en gare ou la scène de l'arroseur arrosé, des œuvres classiques exposées à l'Institut Lumière à Lyon. Elle observe la compétition féroce entre fabricants pour innover – le Phonoscope de Georges Demeny contre le chronophotographe de Gaumont. Issue d'une famille d'éditeurs, elle avait une bonne culture littéraire et un intérêt pour le théâtre. Avec courage, elle propose timidement à Gaumont d'écrire et de mettre en scène quelques saynètes avec des amis.
Son employeur lui permet de poursuivre sa passion tant que cela n'affecte pas son travail de secrétaire. Selon Sidonie Dumas, cette arrangement est bénéfique pour les deux parties car elle peut continuer ses expérimentations tout en fournissant du contenu à Gaumont pour mettre en avant ses innovations technologiques.
Elle commence sa journée en arrivant au bureau à 8h pour s'occuper du courrier, puis prend un bus pour se rendre dans un studio provisoire aux Buttes-Chaumont. Ensuite, elle retourne au bureau pour s'occuper des tâches administratives jusqu'à 22 ou 23 heures. Enfin, c'est à Belleville, près des ateliers où les photos sont développées, que la "directrice des théâtres de prises de vues" capture ses premières images. Cela se fait sur une terrasse abandonnée donnant sur un terrain vague, où le sol bitumé rend impossible la mise en place d'un décor stable.
Un tissu peint par un artiste de la région, un décor simple, des décorations de choux fabriquées par des artisans, des costumes empruntés ici et là près de la porte Saint-Martin, mes amis jouant le rôle d'acteurs entourant un bébé qui pleure, et voilà. "Je pourrais exagérer en affirmant que 'La Fée des choux' est un chef-d'œuvre, mais il a eu assez de succès pour que je puisse tenter à nouveau", se réjouit-elle.
Beaucoup d'autres réalisations ont suivi. On estime qu'il a réalisé environ un millier de films, mais il est difficile de vérifier son travail car les crédits n'étaient pas inclus dans les productions de l'époque et ses films sont conservés dans les archives de Gaumont. Certains de ses films ont marqué l'histoire du cinéma. Par exemple, "La Vie du Christ", un moyen-métrage de 34 minutes tourné en hiver 1906, est considéré comme le premier péplum au monde avec ses 25 décors et 200 à 300 figurants.
Une personne qui occupe plusieurs rôles dans le domaine du cinéma, tels que scénariste, réalisatrice, directrice de production, directrice artistique et régisseuse, fait des découvertes fortuites qui laissent entrevoir les effets spéciaux.
Une personne qui exerce plusieurs rôles dans l'industrie cinématographique tels que scénariste, réalisatrice, directrice de production, directrice artistique et régisseuse, a découvert par hasard de nombreuses astuces permettant de créer des effets spéciaux. Parmi ces astuces, il y a le fait de filmer à l'envers pour montrer une maison s'écroulant puis se reconstruisant, utiliser le ralentissement ou l'accélération des images pour modifier la vitesse du mouvement, superposer des images, ou encore utiliser des fondus pour évoquer des rêves.
Malgré des outils rudimentaires et encombrants, elle se distingue par son originalité, son humour qui aborde même des genres emblématiques comme le western, et sa grande liberté de ton, manifeste dès ses titres : "J'ai un insecte dans mon pantalon", "Accoucheuse de première classe", "Comment monsieur prend son bain". Dans "Madame a des envies", elle explore les besoins d'une femme enceinte. Dans "Les Résultats du féminisme", elle imagine les hommes cuisinant et les femmes gérant les affaires tout en socialisant.
Un instinct impressionnant
Sa vie personnelle est plus traditionnelle. Après avoir été célibataire pendant longtemps, Alice Guy se marie plus tard avec un collègue, Herbert Blaché, qu'elle suit aux États-Unis lorsqu'il est envoyé par Gaumont pour promouvoir le chronophone (précurseur du cinéma sonore). Malgré l'éducation de deux enfants, Simone et Reginald, en 1910, elle fonde la Solax, une société de production éphémère que son mari conduit à la faillite lorsqu'il la reprend.
Après les comportements scandaleux d'Herbert et son départ pour la côte ouest avec une actrice en vogue, le couple décide de divorcer. La carrière d'Alice Guy, qui avait commencé de façon brillante, prend un tournant sombre. Malgré de nombreux voyages entre l'Europe et l'Amérique, elle peine à retrouver sa place dans l'industrie cinématographique. Cependant, elle garde une certaine renommée aux Etats-Unis. Martin Scorsese la décrit comme une réalisatrice exceptionnelle, dotée d'une sensibilité rare et d'un regard poétique, douée pour choisir des lieux de tournage de manière instinctive.
Le nom de l'auteur est Isabelle
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