Quel était le véritable point de vue de Jean Jaurès sur la guerre ?
Considéré comme le symbole du pacifisme en France, Jean Jaurès est une figure emblématique de la gauche, même 110 ans après sa mort. De nombreux politiciens continuent de se référer à lui pour justifier leurs positions sur des conflits tels que la guerre en Ukraine. Gilles Candar, historien et président de la société d'études jaurésiennes, explique que le député socialiste était en faveur de la paix, mais pas à n'importe quel prix.
Écrit par Hadrien Valat
Il y a exactement 110 ans, Jean Jaurès a été tué au Café du Croissant, à Paris, par Raoul Villain, un nationaliste engagé. Cet événement a été suivi de près par le début de la Première Guerre mondiale en France. Aujourd'hui, alors que des conflits font rage au Yémen, à Gaza, au Sahel, en Syrie et en Ukraine, où des centaines de milliers de victimes ont déjà été déplorées, Jean Jaurès est considéré comme une figure emblématique du pacifisme en France. Les politiciens de tous bords le citent souvent pour justifier leurs actions, même s'ils interprètent ses paroles de manière différente.
Le communiste Fabien Roussel a exprimé sa tristesse en disant que Jaurès avait été assassiné une deuxième fois, en réaction aux propos de Nathalie Loiseau, membre du parti d'Emmanuel Macron, affirmant que la paix en Ukraine n'était pas envisageable actuellement et équivaudrait à une capitulation.
Jaurès est de nouveau assassiné. Le tweet provient de Fabien Roussel.
Le député insoumis Eric Coquerel affirme que dans cinquante ans, Jean-Luc Mélenchon sera aussi célèbre que Jean Jaurès, en raison de son positionnement politique indépendant. Yannick Jadot réplique en disant que Jean Jaurès serait révolté par les actions de Mélenchon, comme défendre les bombardements en Syrie, les assassinats d'opposants politiques en Russie et les crimes de guerre.
Il y a 15 ans, le candidat Louis Aliot du Front National aux élections européennes a également choisi d'utiliser une citation de Jean Jaurès, tirée de son contexte, sur ses affiches de campagne : « Pour celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien ». Cette même citation de Jean Jaurès est également présente dans les principes de base du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) : « Le capitalisme contient en lui la guerre, tout comme un nuage porte l'orage ».
La redéfinition de l'image du socialiste a été mise en avant lors de la campagne des élections européennes, avec Raphaël Glucksmann (PS-Place publique) et Manon Aubry (LFI) citant Jean Jaurès pour justifier leurs positions. Glucksmann évoquait l'aide à la résistance ukrainienne, tandis qu'Aubry soulignait l'importance d'un cessez-le-feu immédiat en se référant à la citation de Jaurès selon laquelle "on ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre". Mais quel était réellement le point de vue de Jean Jaurès sur la guerre ?
Jean Jaurès lutte pour la paix et s'oppose à l'utilisation de la guerre pour résoudre les conflits, selon Gilles Candar, président de la société d'études jaurésiennes et auteur de Discours de paix aux éditions 1001 nuits. Cependant, il ne prône pas un pacifisme total : il n'est pas quelqu'un qui rejette systématiquement et absolument la guerre, précise l'historien.
Jean Jaurès a grandi entouré de membres de sa famille qui étaient militaires, notamment son frère, son oncle et ses cousins. Malgré son image d'antimilitariste, il s'est beaucoup investi dans la commission de la guerre et a réfléchi à l'armée d'une France démocratique dans son ouvrage "L'Armée nouvelle". Il a également prononcé un discours important sur l'équipement des compagnies en canons de 75. Même s'il espérait toujours un développement pacifiste, il était conscient de la possibilité de la guerre et s'y préparait.
Le député du Tarn ne prône ni la paix totale ni la guerre totale, mais reconnaît la légitimité de certaines guerres, selon l'historien. Il évoque les guerres pour la défense nationale en cas d'attaque contre la France, ainsi que celles pour protéger les intérêts fondamentaux de l'humanité, notamment lorsqu'un peuple est menacé d'extermination. Par exemple, lors des massacres arméniens perpétrés par l'empire turc, il soutient une intervention, éventuellement militaire, pour empêcher ce qu'il qualifie de "guerre d'extermination".
Comment Jean Jaurès aurait-il réagi en voyant que la classe politique se sert continuellement de son image ? Gilles Candar pense qu'il aurait mis en garde contre la simplification de ses idées à travers des citations. Le socialiste préférait la complexité et la nuance à des phrases lapidaires ou simplistes. Il avait l'habitude de complexifier et nuancer ses discours interminables, parfois interrompus à la Chambre pour pouvoir les finir.
Selon Gilles Candar, la célèbre citation des insoumis et des communistes selon laquelle "on ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre" est jugée "incomplète et dangereuse". En se basant sur les prises de position de Jean Jaurès, il est probable que ce dernier aurait défendu des négociations de paix en Ukraine qui reposent sur des bases solides et qui obtiennent l'adhésion des parties en conflit. Il ne serait pas en faveur d'une paix issue de la défaite ou de la contrainte, car cela créerait une paix fragile propice à la revanche. Selon l'historien, il est important de privilégier des négociations de paix durables et équilibrées.
Gilles Candar pense que Raphaël Glucksmann aurait pu être rappelé que la guerre doit toujours envisager la paix comme issue. Il est important de se demander quelle paix est recherchée et quel équilibre peut être trouvé ensuite. Selon le spécialiste, les discours de chacun sont légitimes car ils représentent deux aspects de la pensée de Jaurès.
Hadrien Valat
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