Quelle était la position de Jean Jaurès concernant la guerre?
Figure emblématique du pacifisme en France, Jean Jaurès est souvent cité par les politiciens pour justifier leurs prises de position sur des conflits comme la guerre en Ukraine. Gilles Candar, historien et président de la société d'études jaurésiennes, explique que Jaurès était en faveur de la paix mais pas à n'importe quel prix.
Écrit par Hadrien Valat
Il y a exactement 110 ans, Jean Jaurès a été assassiné par Raoul Villain, un nationaliste, au Café du Croissant à Paris. Cet événement a été suivi de près par le déclenchement de la Première Guerre mondiale en France. Aujourd'hui, alors que des conflits font rage au Yémen, à Gaza, au Sahel, en Syrie et en Ukraine, où des centaines de milliers de personnes ont déjà perdu la vie, Jean Jaurès est considéré en France comme une figure emblématique du pacifisme. Il est souvent cité par les politiciens de tous bords comme une autorité incontestable, même si ses paroles peuvent parfois être interprétées de différentes manières.
Le communiste Fabien Roussel s'est plaint le 8 mars dernier en disant que Jaurès avait été assassiné une deuxième fois, en réaction aux propos de Nathalie Loiseau, membre de La République en Marche, qui a déclaré que la paix en Ukraine n'était pas possible actuellement et équivaudrait à une capitulation.
Le tweet de Fabien Roussel annonce que Jaurès a été assassiné à nouveau. Le lien vers l'article est le suivant : https://t.co/uUbOGFLki8.
"Jean Jaurès serait choqué !" déclare le député insoumis Eric Coquerel, en faisant référence à l'éventuelle comparaison future entre Jean-Luc Mélenchon et Jean Jaurès. Il apprécie le positionnement "indépendant" de son leader, malgré le début de l'invasion russe en Ukraine. Yannick Jadot lui répond alors en soulignant que Jean Jaurès ne soutiendrait pas les bombardements de civils en Syrie, les assassinats d'opposants politiques en Russie ou les crimes de guerre.
Il y a 15 ans, le candidat du Front National aux élections européennes Louis Aliot a également utilisé une citation de manière détournée sur ses affiches de campagne, provenant du socialiste : « Pour celui qui n'a plus rien, la patrie est son unique possession ». La pensée de Jean Jaurès est également présente dans les valeurs fondatrices du Nouveau Parti Anticapitaliste : « Le capitalisme contient en lui-même la guerre, tout comme un nuage contient un orage ».
Lors de la campagne des élections européennes, la redéfinition de l'image du socialiste a été particulièrement marquante. Raphaël Glucksmann (PS-Place publique) et Manon Aubry (LFI) l'ont évoqué pour justifier leurs positions, Glucksmann pour soutenir la résistance ukrainienne et Aubry pour réclamer un arrêt immédiat des combats. Mais qu'en disait réellement Jean Jaurès à propos de la guerre ?
Jean Jaurès lutte pour la paix et rejette la guerre comme solution aux conflits, selon Gilles Candar, président de la société d'études sur Jaurès et auteur de Discours de paix. Cependant, il ne prône pas un pacifisme total, car il ne refuse pas systématiquement et absolument la guerre dans toutes les situations, explique l'historien.
Jean Jaurès a grandi entouré de membres de sa famille qui étaient militaires, notamment son frère, son oncle et ses cousins. Gilles Candar souligne que sa famille compte un grand nombre d'amiraux en France. Malgré son image d'antimilitariste, Jaurès s'est fortement investi dans la commission de la guerre. Son œuvre majeure, "L'Armée nouvelle", explore la manière dont l'armée devrait être organisée dans une France démocratique. Même s'il était en faveur du pacifisme, Jaurès était conscient des risques de guerre et s'y préparait activement.
Le député du Tarn ne prône ni la paix totale ni la guerre totale, mais reconnaît l'existence de guerres légitimes. Ces guerres seraient justifiées pour défendre la nation en cas d'attaque, ou pour protéger les intérêts fondamentaux de l'humanité, par exemple en cas de menace d'extermination d'un peuple. L'historien mentionne le cas des massacres arméniens perpétrés par l'empire turc, où une intervention, y compris militaire, aurait pu être nécessaire pour empêcher ce qu'il qualifie de 'guerre d'extermination'.
Que penserait Jean Jaurès de l'utilisation constante de son image par les politiciens ? Gilles Candar plaisante en disant que Jaurès aurait probablement mis en garde contre la simplification de ses propos en simples citations. Le socialiste préférait complexifier et nuancer ses discours, évitant les phrases lapidaires et simplistes. Il était connu pour ses discours interminables à la Chambre, parfois interrompus et repris plusieurs fois pour pouvoir les conclure.
Selon Gilles Candar, la phrase préférée des insoumis et des communistes, "on ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre", est considérée comme "incomplète et dangereuse". D'après lui, Jean Jaurès aurait probablement soutenu des négociations de paix en Ukraine qui reposent sur des bases solides et obtiennent l'aval des parties concernées. Il mettrait en garde contre une paix issue de la défaite ou de la contrainte, qui pourrait mener à une revanche et donc à une paix fragile.
Gilles Candar estime que Raphaël Glucksmann aurait pu se rappeler que Jean Jaurès disait que la guerre doit toujours penser à la paix qui en découlera. Il souligne qu'il est légitime de se poser la question de quelle paix est envisagée et quel équilibre peut être trouvé après. Selon lui, les discours divergents sur ce sujet ne sont pas illégitimes, mais représentent deux facettes de la pensée de Jaurès.
Nom: Hadrien Valat
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