Titre: La fin progressive de la démocratie à Athènes
COMMENT LA DEMOCRATIE À ATHÈNES S'EST-ELLE ÉTEINTE ? (1/5) – Les spécialistes pensaient initialement que la démocratie à Athènes avait pris fin en 322 av. J-C, après la défaite face aux Macédoniens. Cependant, il est désormais établi que le régime a perduré pendant plusieurs siècles, avec des périodes de déclin mais aussi de renouveau.
Écrit par Basile Dekonink
Il s'agit d'une stèle en marbre un peu oubliée, placée parmi de nombreuses autres dans une salle sombre. Elle présente des marques sur sa base et a perdu une partie de sa partie supérieure, ce qui a entraîné la disparition d'une grande partie du texte. À première vue, cela ne semble pas susciter l'intérêt des visiteurs du musée épigraphique d'Athènes. De plus, l'endroit est pratiquement désert en ce mois de juin, car la plupart des touristes ne sont même pas au courant de son existence, malgré sa proximité avec le grand musée archéologique national.
Cependant, ce musée est exceptionnel et la stèle en question est un témoignage important qui contredit un stéréotype encore très répandu. Ce décret, gravé à la fin du IVe siècle avant J-C, déclare que Oxythémis, fils d'Hippostratos, et ses descendants seront désormais citoyens athéniens.
Oxythémis était l'un des officiers des Antigonides, les "Rois sauveurs" qui ont libéré Athènes de l'emprise de Cassandre en 307 av. J-C. Vénéré par les habitants d'Athènes, ce membre de la famille royale de Larissa, en Thessalie, a été accordé la citoyenneté, un honneur rare réservé aux étrangers ayant rendu de grands services à la cité. Cependant, la démocratie à Athènes n'avait-elle pas pris fin quelques années plus tôt, après la défaite face aux Macédoniens en 322 av. J-C ?
La fin du gouvernement démocratique d'Athènes est souvent mal comprise et mal interprétée. Dans les manuels scolaires et les médias, on a tendance à voir cette période comme marquée par deux événements majeurs. D'abord, les réformes politiques de Clisthène en 508-507 av. J-C sont considérées comme le début de cette ère. Ensuite, en 322 av. J-C, un général macédonien, Antiparos, a imposé une réforme de la Constitution qui a conduit à l'abolition des institutions athéniennes.
Consultez également :
SÉRIE – Arménie, un pays démocratique entouré
Au milieu de ces deux périodes, il y a eu une période de prospérité, le Ve siècle avant J-C – connu comme le "beau siècle de Périclès" – où la cité d'Athènes brillait dans le monde grec. Cependant, ce siècle a été suivi par un premier choc avec la Guerre du Péloponnèse (431-404 avant J-C) : après avoir été affaiblie par sa défaite contre les Spartiates, Athènes aurait lentement décliné sous l'influence néfaste de démagogues et d'une crise des valeurs.
En 338 av. J-C, la bataille de Chéronée a vu la victoire du royaume macédonien unifié contre une coalition menée par Athènes et Thèbes. Par la suite, la démocratie athénienne aurait été vaincue lors de la guerre lamiaque, mettant ainsi fin à l'époque de l'Athènes "classique". Pendant trois siècles de déclin, l'Athènes "hellénistique" a vu la disparition de la citoyenneté et la domination de la cité par les Macédoniens.
Un problème de sources
Les historiens actuels remettent en question cette idée. Selon Paulin Ismard, spécialiste de la Grèce antique, l'idée d'un déclin de la démocratie athénienne au Ve siècle avant notre ère, suivi d'une défaite face aux Macédoniens, n'est qu'une crise passagère. Il affirme que cette vision traditionnelle est erronée et que la démocratie athénienne a connu des hauts et des bas, mais n'a pas nécessairement décliné de façon linéaire.
Plongée dans l'ombre de la renommée de l'Athènes classique, l'Athènes hellénistique reste une ville forte et active, qui n'a pas abandonné son idéal démocratique. Bien qu'elle ne soit plus une puissance dominante, elle cherche à s'affirmer dans un contexte diplomatique complexe, marqué par les royaumes issus de la partition de l'empire d'Alexandre, et par l'empire romain à partir du IIIe siècle av. J-C. À deux reprises, elle parvient même à retrouver son indépendance.
Ce problème de découpage historique qui crée une séparation là où il devrait y avoir une continuité est principalement dû à une question de sources. Pendant longtemps, les historiens ont principalement utilisé des documents écrits importants pour raconter l'histoire de l'Athènes de la Grèce antique. Cependant, il est important de les replacer dans le contexte de leur création pour les comprendre pleinement.
Les "méchants"
Dans son ouvrage "La Guerre du Péloponnèse", Thucydide décrit un changement important dans la politique athénienne après la mort de Périclès en 429 av. J-C à cause de la peste. Avant sa disparition, la cité bénéficiait de la présence d'un leader vertueux et intelligent.
A lire également :
Reportage – Le Nigeria, le pays le plus peuplé d'Afrique, est confronté à de nombreux problèmes politiques et sociaux.
La cité aurait été dominée par des dirigeants démagogues tels que Cléon, Cléophon ou Hyperbolos si elle avait été perdue au début de la guerre entre Athènes et Sparte, qui a duré vingt-sept ans. Ces dirigeants auraient manipulé les émotions du peuple et l'auraient conduit à sa perte, notamment avec l'expédition désastreuse en Sicile en 415-413 av. J-C.
Le document intitulé « La Constitution des Athéniens », rédigé à la fin du IVe siècle avant J-C et généralement attribué à Aristote et à ses disciples, exprime une critique de la démocratie athénienne. Après la mort de Périclès, Nicias et Cléon ont pris la tête des différentes factions politiques. Cléon, en particulier, est dépeint comme ayant corrompu le peuple par ses discours agressifs et provocateurs, se distinguant des autres orateurs par sa tenue vestimentaire plus décontractée.
Pendant longtemps, ces récits ont été considérés comme véridiques, les historiens se contentant d'ajouter quelques détails chronologiques ici et là. Thucydide, qui vient de l'aristocratie athénienne mais a pu prendre du recul avec son exil en Thrace, ne se présente-t-il pas comme impartial ? N'est-il pas considéré comme le fondateur de la méthode historique moderne, impartiale, précise et critique, avec son œuvre monumentale en huit volumes, "La Guerre du Péloponnèse" ?
La comparaison avec d'autres sources telles que l'archéologie et l'épigraphie a progressivement révélé des inexactitudes et remis en question la fiabilité de ces écrits. Depuis les années 1930, on remet en cause la notion de vérité chez Thucydide et on la replace dans son contexte : il ne cherchait pas à relater les faits exacts de l'histoire, mais plutôt à présenter un récit conforme à sa propre interprétation des événements, en utilisant les paroles des personnes qu'il citait.
Le politicien Cléon est en réalité plus honnête que ce que Thucydide a décrit et a même été un brillant tacticien, contribuant à la victoire des Athéniens sur les Spartiates à Pylos. La mort de Périclès n'a pas eu d'impact majeur sur la gestion de la cité d'Athènes.
Le déclin d'Athènes au IVe siècle avant J-C, tel que décrit par Platon et Aristote de manière très critique, est une interprétation subjective de l'histoire. Bien que la démocratie ait été vaincue par Spartes, cette période de changements sociaux et économiques majeurs a également été caractérisée par la capacité des institutions à se réadapter afin d'éviter de reproduire les erreurs passées.
Découvrez également :
SÉRIE – Nayib Bukele, le dirigeant charismatique du Salvador
Au cours de cette période, de nouvelles pratiques institutionnelles émergent, telles que l'indemnité de participation à l'assemblée ou la réforme de la procédure de l'eisangélie, qui permet de poursuivre les élites pour haute trahison. Selon Paulin Ismard, Athènes au IVe siècle est plus démocratique qu'au Ve siècle.
Après 322 av. J-C, Athènes a continué de vivre une vie politique, culturelle et religieuse. Louis Robert, un célèbre épigraphiste, a souligné que la cité grecque n'était pas morte à Chéronée. Depuis le début du XXe siècle, l'épigraphie, qui consiste en l'étude des inscriptions gravées sur des matériaux durables comme le marbre, a permis de mieux comprendre cette période souvent considérée comme déclinante.
Contrairement aux grands textes, les inscriptions de la Grèce antique (comme les décrets et les lois) sont continuelles et assez nombreuses, bien qu'elles soient dispersées. Elles témoignent que malgré les nombreuses invasions étrangères et les périodes d'oligarchie où la démocratie est affaiblie, Athènes au IIIe siècle av. J-C n'est pas en déclin. Grâce à son passé glorieux, elle reste un centre culturel et intellectuel important et jongle entre les différentes puissances.
Indépendante
Entre 287 et 262 av. J-C, avec le soutien du roi Ptolémée, Athènes parvient à se libérer de l'emprise du roi de Macédoine, Démétrios Poliorcète. Elle bénéficie alors d'une totale liberté politique, reprend le contrôle du port du Pirée vers 280 av. J-C et participe même à une alliance militaire grecque contre les Galates, démontrant ainsi sa capacité à être une cité indépendante capable de momentanément réduire ses défenses.
A lire également :
Le Parlement européen étudie la préoccupation croissante concernant la "Orbanisation" de la Grèce.
Entre 229 et 200 av. J-C, les habitants d'Athènes se débarrassent une fois de plus du contrôle du roi macédonien grâce à Ptolémée III, un souverain de la dynastie lagide. Ils entreprennent alors de nombreuses réformes, témoignant de leur engagement envers la démocratie. En signe de reconnaissance envers leur protecteur, une nouvelle tribu est instaurée, ce qui entraîne des changements significatifs dans les institutions politiques (Conseil, collège des magistrats). Les décrets pour l'octroi de la citoyenneté reprennent.
L'émergence de l'oligarchie n'a commencé à se produire que vers le IIe siècle av. J-C, avec un déclin progressif. Les familles dominantes ont commencé à revenir fréquemment au pouvoir, tandis que les mécanismes de contrôle des magistrats par le peuple, particulièrement en matière financière, sont devenus de moins en moins stricts. Cela a conduit à un processus d'oligarchisation, comme le décrit Paulin Ismard.
La ville doit faire face à la présence de plus en plus pesante de l'empire Romain. Initialement des alliés précieux contre la Macédoine, les Romains se transforment en envahisseurs après la trahison d'Athènes lors de la première guerre de Mithridate. La conquête de la ville par le général Sylla en mars 86 av. J-C marque la fin d'une ère et peut-être le déclin final de la démocratie athénienne.
Découvrez tous les épisodes :
Quelle est la fin des démocraties ?
Basile Dekonink est un correspondant basé à Athènes.
Notre sélection de vidéos
Paris sportifs en ligne : qui remporte vraiment le gros lot ?
Portugal, Espagne, Grèce : le regain des pays du sud de l'Europe
Les jeunes rencontrent-ils des difficultés avec le monde du travail ?
Est-ce que la concurrence dans le secteur ferroviaire peut faire baisser les tarifs des billets de train ?
Les articles les plus consultés
L'intérêt de la trahison !
Il y a un siècle, dans nos archives : la déception autour des Jeux Olympiques
L'épargne des Français comme moteur de notre réindustrialisation
En vedette
Mpox : le système de santé français en alerte maximale, annonce Attal
Débat sur une possible candidature de Bernard Cazeneuve à la tête du gouvernement divise le PS
Emmanuel Macron réunit les leaders politiques pour former un gouvernement
Opinions et analyses
Pourquoi les investisseurs américains restent optimistes
La réforme de l'université : une opportunité à saisir
L'intérêt de la trahison !
Informations pratiques
P
L'équipe
Tous les droits sont protégés – Copyright Les Echos 2024






