Une défaite surprenante
Hier, le symbole de la répression a chuté. Aujourd'hui, les barrières pour empêcher le retour des pires moments de l'histoire semblent s'affaiblir, selon Dominique Moïsi.
Écrit par Dominique Moïsi, expert en géopolitique et conseiller spécial de l'Institut Montaigne.
En février 2017, après le vote pour le Brexit au Royaume-Uni et l'élection de Donald Trump aux États-Unis, je me demandais dans un article du « Financial Times » si la France serait un exemple de stabilité au milieu de l'instabilité anglo-saxonne. Je réfléchissais à ce que la victoire probable d'Emmanuel Macron à l'élection présidentielle en France pourrait symboliser.
Le jour suivant les élections, mes amis étrangers exprimaient ouvertement leur admiration, voire leur envie. Ils me demandaient comment j'avais pu trouver une personne si exceptionnelle. Un homme si jeune mais déjà si talentueux, intelligent et responsable.
Selon les Italiens, Emmanuel Macron était considéré comme une version sérieuse de leur jeune Premier ministre de l'époque, Matteo Renzi. Pour les Allemands, Macron était perçu comme un sauveur qui avait empêché l'arrivée au pouvoir de Marine Le Pen en France, un scénario qu'ils redoutaient.
En juin 2015, j'ai participé à une discussion au Musée historique Allemand avec Wolfgang Schauble sur ce que l'avenir de l'Europe pourrait être, soixante-dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale. Schauble exprimait avec conviction que si l'extrême droite avait pris le pouvoir à Paris, cela aurait été un véritable choc pour l'Allemagne, montrant que tous les efforts et sacrifices faits par Berlin n'auraient servi à rien.
Quelle était la raison de lutter si intensément pour éliminer le Mal en Allemagne, si celui-ci réapparaissait en France ?
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Dans les Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les gens n'étaient pas seulement soulagés par la victoire de Macron, mais aussi envieux. Ils se demandaient comment un pays comme la France, connu pour ses excès politiques, avait pu faire preuve d'autant de bon sens et de retenue, alors que le populisme gagnait du terrain dans le monde anglo-saxon.
On se demandait surtout ce que l'avenir réservait à l'homme qui prenait la place du Président précédent. Ne risquait-il pas de devenir trop puissant, à l'image de Napoléon Bonaparte?
Le lendemain des élections, un ami qui soutient le parti du président exprimait une préoccupation différente. Selon lui, les Français ont élu un président qu'ils attendent comme un sauveur, mais qui est en réalité encore très jeune et inexpérimenté.
Sept ans après, comment puis-je expliquer à mes amis étrangers ce qui a pu motiver le président de la République à décider de dissoudre l'Assemblée nationale le soir du dimanche 9 juin ?
Est-il possible que, afin d'éviter d'être comparé à Barack Obama à la française, qui a été remplacé par Donald Trump à la Maison-Blanche après deux mandats, Emmanuel Macron ait délibérément choisi de suivre le même chemin que David Cameron en France?
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En prenant des risques inutiles et importants, on se met en danger soi-même, son pays et la cause de l'Europe. Est-ce que Cameron et Macron font preuve de la même irresponsabilité ? Existe-t-il parmi les élites sociales au Royaume-Uni et méritocratiques en France une tendance à agir avec légèreté, due à un manque de connexion avec la société réelle et une confiance excessive en leur capacité de persuasion ou de séduction ?
Selon l'écrivain de ce texte, la dissolution de l'Assemblée nationale en France n'était pas nécessaire, tout comme le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne. De plus, cette dissolution pourrait entraîner des conséquences plus graves. Il existait d'autres options pour le président de la République.
Une nouvelle ère commence
Il semble que Emmanuel Macron ait délibérément choisi de affaiblir sa propre parti politique, la France et les valeurs de l'Europe et de la démocratie. Après la célébration du quatre-vingtième anniversaire du Débarquement en Normandie, j'ai eu le sentiment qu'une nouvelle ère commençait. Les notes d'espoir de l'« Hymne à la joie » de Beethoven pourraient bien être remplacées par des sons plus brutaux et lugubres.
Je n'aurais jamais pensé que celui qui dirigeait les cérémonies avec tant de compassion allait bientôt se retrouver – en raison de son arrogance et de son manque de sérieux – au centre des mouvements populistes et nationalistes, voire devenir malgré lui un pion important pour Poutine et Xi Jinping.
Je ne pouvais pas croire que l'homme qui dirigeait les cérémonies avec tant de compassion allait bientôt se laisser emporter par son arrogance et son insouciance, devenant ainsi un symbole privilégié du populisme et du nationalisme, voire involontairement un pion pour Poutine et Xi Jinping.
En novembre 1989, après la chute du Mur de Berlin, j'avais ressenti une grande joie en pensant que la réconciliation entre mes identités française, européenne et juive était enfin possible. Cependant, aujourd'hui, trente-cinq ans plus tard, je réalise avec tristesse que ces trois identités sont toutes menacées en même temps. Les populismes, les nationalismes et la montée de l'antisémitisme contribuent à cette menace, provenant notamment de l'extrême gauche.
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Hier, nous avons assisté à la chute du Mur de l'oppression. Aujourd'hui, nous voyons les protections mises en place pour empêcher le retour des pires moments du passé être fragilisées, les unes après les autres, par l'insouciance de certains et les ambitions mesquines des autres.
Les partis politiques Rassemblement National et La France Insoumise représentent une grave menace pour la démocratie, et il est important de se rassembler pour lutter contre eux. Les soldats qui ont perdu la vie courageusement pour nous lors du débarquement en Normandie en juin 1944 auraient sacrifié leur vie en vain si l'Europe, ignorant les leçons de son histoire tragique, retombait dans les erreurs des années 1920 et 1930.
Dans son livre "L'Etrange Défaite" publié après sa mort en 1946 mais écrit en 1940, l'historien Marc Bloch se questionnait sur les causes qui ont conduit à la défaite de la France face aux chars allemands.
La honte
Depuis le 9 juin 1940 jusqu'à 2024, la situation actuelle en France nous laisse perplexes face à cette accélération rapide de l'histoire. Ne risque-t-elle pas d'être comparée à une nouvelle défaite ? Ne sommes-nous pas les victimes de l'attitude arrogante et légère d'un dirigeant plutôt que de la trahison des intellectuels, comme l'a souligné Julien Benda ?
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Nous étions tous prêts à saluer les succès des athlètes français aux Jeux olympiques de Paris. Malheureusement, les choses ont pris une tournure inattendue. Il est possible que nous soyons embarrassés de voir un Premier ministre d'extrême droite, récemment nommé, accueillir des délégations étrangères au nom de la France. C'est une défaite surprenante.
Dominique Moïsi est un expert en géopolitique.
Personne citée: Dominique
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